Nous vous proposons aujourd'hui de découvrir une Ecole de karatedô qui, à notre connaissance du moins, n'est pas présente en France. Nous connaissions son nom et les grands principes qui régissent sa philosophie mais, grâce à une rencontre fortuite, le mois dernier aux Etats Unis, nous pouvons vous la présenter par le biais d'un entretien avec un pratiquant chevronné. Dev est ingénieur, originaire de Chennai (ex Madras) en Inde. Son activité professionnelle le conduit à effectuer des voyages réguliers entre sa ville natale, également celle de Bengaluru (ex Bangalore) - surnommée "la Silicon Valley indienne" - et New York City.
Attablés l'un à côté de l'autre dans la boutique d'une franchise mondialement connue qui vend surtout du café, au coeur de Manhattan, nous portions chacun des T-shirts arborant les emblèmes de nos Ecoles respectives et c'est tout naturellement que nous avons engagé la conversation, à l'initiative de Dev.
Voici les passages les plus pertinents de nos échanges:
- kj: "Votre Ecole est originaire d'Okinawa si je ne trompe pas...?"
- Dev: "Oui, absolument. Le Honbu dôjô est situé dans la ville de Uruma mais je n'ai pas encore pu le visiter. J'adorerais y aller car Shimabuku O Sensei y enseigne très souvent. Je m'entraîne à Chennai où j'ai obtenu le premier dan il y a trois ans et ici quand je suis en voyage pour le travail car nous avons plusieurs dôjô dans la région."
- kj: "Quels sont les principes et spécificités de ce style?"
- Dev: "C'est un style très complet qui comprend le travail à main nue mais aussi celui des armes du kobudô. J'étudie le bô, les tonfa et les sai. Comme souvent dans les styles d'Okinawa, on travaille beaucoup sur le renforcement du corps, notamment les muscles de l’avant bras, les orteils et les abdominaux et aussi beaucoup de frappes au makiwara. Je sais que notre Ecole est souvent comparée à l'Uechi ryû pour le renforcement. Si vous regardez les vidéos d'O Sensei c'est très évident."
- kj: "Quels kata étudiez vous?"
- Dev: "Mon Maître à Chennai suit la Voie traditionnelle Isshin ryû, c'est à dire Seisan, Naihanchi, Kusanku, Chinto, Sunsu, Wansu, Seiunchin et Sanchin, bien entendu, car c'est la base à Okinawa. Je les connais tous mais pas toujours parfaitement alors je continue à m'améliorer progressivement. Je sais que ça ne fait pas beaucoup de kata par rapport à d'autres styles mais c'est énormément de travail et il faut toujours les reprendre comme le demande O Sensei."
- kj: "Vous pratiquez aussi des kata avec des armes?"
- Dev: "Oui, bien sûr. Il existe des kata de bô - on débute toujours avec cette arme - de sai et de tonfa. Je sais qu'il y a un ordre d'apprentissage traditionnel décidé par le fondateur, Maître Shimabuku Tatsuo, mais à New York et Chennai on le change parfois car ça dépend des Sensei et aussi du niveau des élèves. Depuis que j’ai obtenu la ceinture noire je m'entraîne beaucoup plus avec les armes et j'ai bien progressé au niveau des kata. En tout cas les armes font partie intégrante de notre ryû et sont obligatoires si on veut devenir ceinture noire."
- kj: "Quel est l'historique de votre Ecole car je n'en connais que les grandes lignes et j'aimerais savoir ce qu'il en est. Elle ne semble pas implantée partout et notamment pas en France."
- Dev: "Je ne connais pas tout non plus mais pour passer l'examen de la ceinture noire, il faut connaître l'histoire de notre style et d'autres sujets toujours en rapport. Les candidats doivent s'entretenir avec les membres du jury qui sont tous très avancés dans la pratique.
C'est Maître Shimabuku Tatsuo qui a fondé l'Isshin ryû à la fin des années 1940, pendant la guerre au Japon. Il a réuni le meilleur des Ecoles Gojû et Shorin et a incorporé les armes du kobudô. Je sais qu'il a suivi les enseignements des Maîtres Motobu et Miyagi et aussi Taira qui étaient les références à Okinawa à l'époque où il était jeune. Son fils a pris la direction de l'Ecole en 1972 et le fondateur est décédé trois ans plus tard. O Sensei est dixième dan et possède le titre de Hanshi, le plus élevé au Japon."
- kj: "Qu'en est-il de l'implantation au niveau mondial?"
- Dev: "Il y a plusieurs dôjô dans les Etats de New York, du Maine et de la Pensylvania, dirigé par des Hanshi et des Kyôshi et dans l'ouest on trouve Calandra Hanshi dans l'Arizona. Pour ma part je m'entraîne à New York et je participe aux stages quand c'est possible. A Chennai nous avons six centres supervisés par trois Renshi sixième dan. Il y a aussi de nombreuses branches au Sri Lanka et également en Angleterre, principalement sur Londres et sa périphérie. Mais je ne crois pas que nous soyons implantés en France. Les branches sont quand même très nombreuses et je ne sais pas vraiment ce qu'il en est ailleurs. Il est normal que notre style soit bien développé aux Etats Unis car il y a beaucoup de militaires et de civils qui travaillent pour l''armée américaine à Okinawa. Ils s'entraînent au Honbu dôjô, directement sous la responsabilité d'O Sensei. Quand ils rentrent aux Etats Unis ils continuent ici."
- kj: "Pratiquez vous depuis longtemps et avez vous essayé d'autres Ecoles de karatedô ou d'autres Arts Martiaux?"
- Dev: "Quand j'étais enfant je jouais au cricket comme tous les jeunes Indiens mais je n'étais pas très doué. A quinze ans j'ai essayé le Shotokan karate et ça m'a beaucoup plus mais nous avons déménagé au bout d'un an. Mon père m'a poussé a reprendre quelques mois après ce changement de quartier mais, vous savez, les villes indiennes sont généralement très étendues et c'était devenu vraiment trop loin. Il fallait faire un trajet de près de quatre vingt dix minutes avec un changement de bus. Alors mon père, qui est aussi ingénieur, en a parlé avec un de ses collègues dont le fils pratiquait l'Isshin ryû pas trop loin de chez nous. J'ai donc commencé dans le dôjô à l'âge de dix-sept ans, en parallèle à mes études. J'ai obtenu le premier dan à vingt-quatre ans. Et comme je viens souvent ici je m'entraîne donc près de New York City en plus de Chennai. Et je suis content car j'ai rencontré ma fiancée en école d'ingénieur. Nous travaillons pour la même société et elle a commencé le karatedô en janvier dernier. Elle se présentera au prochain examen pour obtenir sa première ceinture. Elle est très motivée et je crois que c'est très bien pour les femmes."
Nous espérons que vous en aurez appris plus sur cette Ecole relativement méconnue en France et remercions Dev pour ses réponses à nos questions.
Cette conversation a été tenue intégralement en anglais. Nous restons seul responsable des éventuelles erreurs de traduction et de compréhension.
